Aaron Swartz 2017 Celui qui pourrait changer le monde - Philosophie - Espace pédagogique académique

Aaron Swartz 2017 Celui qui pourrait changer le monde

, par Louis Rouillé - Format PDF Enregistrer au format PDF

Aaron Swartz est un personnage tout à fait exceptionnel, et devenu un martyr de l’internet. En effet, c’est un "pirate informatique" qui a été pourchassé pour son "hacktivisme" et qui en est mort. Naturellement, sa vie a pris un tour légendaire et l’on trouvera aisément des hagiographies d’Aaron Swartz. On peut penser par exemple à la biographie de Flore Vasseur qui défend l’idée qu’Aaron Swartz est à mettre à côté de celles et ceux qu’on appelle désormais des "lanceurs d’alerte".

Celui qui pourrait changer le monde n’est pas une biographie, ni ne présente les accomplissements du jeune homme (dont on trouvera très facilement la liste, au demeurant), mais une sélection de ses articles publiés sur internet : des "posts" de "blog", publiés tout au long de sa vie. C’est donc un voyage dans la tête d’Aaron Swartz. Les articles sont rangés par thèmes, eux-mêmes introduits par diverses personnalités américaines qui l’ont connu.
Aaron Swartz écrit très simplement, en posant les problèmes qu’il rencontre et les solutions qu’il propose. Ces problèmes et solutions s’inscrivent dans les débats de sa communauté d’internautes. La plupart sont donc très datés. Et c’est un document d’histoire récente sous bien des aspects. Par exemple, on trouvera de nombreux articles sur la question de l’illégalité des téléchargements qui, souvenez-vous, était une question d’actualité brûlante dans les années 2000 et qui désormais n’est plus du tout d’actualité depuis que le téléchargement légal a trouvé, bon an mal an, son modèle économique.
Aaron Swartz écrit simplement. Il sera donc jugé très naïf. Pour cette raison, il sera l’objet du mépris amusé des vieux penseurs de la complexité. Ils lui reprocheront d’être caricatural, superficiel et, surtout, jeune. Très jeune. Car il commence à écrire ses articles et à défendre ses positions dès l’âge de 10 ans environ. C’est que, sur internet, il est difficile de connaître précisément l’âge des auteurs. Il faut avouer qu’Aaron Swartz a beaucoup étonné parce que personne ne s’attendait à ce qu’un des architectes du web soit un pré-adolescent. Déformation professionnelle sans doute : être prof c’est se rendre compte de tous les défauts de la jeunesse. Mais les profs de philo ont moins d’excuses que leurs collègues, car ils doivent connaître la distinction importante entre la jeunesse du corps et la jeunesse de l’âme. Rappelons-nous, par exemple, ce qu’écrit Gaston Bachelard dans la Formation de l’esprit scientifique :

Accéder à la science, c’est, spirituellement, rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé.

Laissons donc les vieux penseurs de la complexité à leurs préjugés toujours un peu anti-scientifiques, sous couvert d’une lutte un peu désuète et un peu paranoïaque contre le menaçant scientisme, et intéressons nous au jeune programmeur sur deux points.

 Sur l’école

Il y a un thème sur lequel Aaron Swartz a beaucoup écrit : c’est l’école. Car Aaron Swartz n’a jamais été à l’école. Il était sur-doué. Il a appris par lui-même, et un peu avec ses parents. Son expérience n’est donc pas généralisable, et ses arguments contre l’école n’ont ainsi aucune portée.
C’est la raison pour laquelle il ne sert à rien de se confronter à ses arguments. D’ailleurs, si l’on devait se confronter à ses arguments, on trouverait facilement qu’ils ne sont pas conclusifs. Il suffit de regarder une de ses conclusions : "l’école (c’est-à-dire l’instruction publique) est nuisible." C’est manifestement faux. Essayez d’imaginer un monde où les enfants ne vont plus à l’école et que ce monde est meilleur que notre monde : voilà une absurdité. On connaît les rêves de l’apprentissage par soi-même. Ce sont des rêves, précisément. Imaginer que les enfants puissent apprendre directement en se mettant en contact avec des scientifiques via un réseau mondial, sans passer par des intermédiaires professionnels de la pédagogie et une institution bien organisée hiérarchiquement afin de rendre possible concrètement le partage des connaissances, voilà une utopie.
C’est sympathique. Mais c’est utopique.
On connaît les utopies des illuminés du numérique. Voilà, vous savez à quoi vous en tenir : on ne devrait lire les arguments de Swartz sur l’école que si l’on a du temps à perdre. Et qui a encore du temps à perdre ?

 Sur la mort d’Aaron Swartz

Le sujet que je voulais aborder, pour finir, concerne la raison pour laquelle Aaron Swartz est mort.
L’édition scientifique est un business. Les journaux scientifiques sont des organes de publication qui ont un modèle économique et qui jouent un rôle absolument décisif dans toutes les communautés scientifiques. Voici un modèle économique dominant :

  • Les scientifiques produisent des articles scientifiques.
  • Ils les soumettent pour évaluation au comité scientifique d’une revue.
  • Cette soumission est généralement gratuite et parfois payante.
  • Si l’article est accepté pour la publication, alors il sera inclus dans le prochain numéro de la revue.
  • La revue est payante ; il y a naturellement la possibilité de s’abonner.

Voyez-vous le problème dans ce modèle économique ?
En fait, les scientifiques payent deux fois. Une deuxième fois pour lire la revue ; une première fois pour produire l’article. Naturellement, ce ne sont pas les scientifiques qui payent, mais l’institution pour laquelle ils travaillent. Les doubles payeurs sont donc les universités et toutes les institutions de recherche. L’université paye une première fois le salaire des scientifiques, et une deuxième fois la possibilité de consulter les productions des scientifiques.
Pourquoi un modèle économique si défavorable aux universités ?
Il y a plein de raisons plus ou moins reluisantes. Naturellement, aux États Unis comme ailleurs il y a une tautologie qui explique bien des choses : "business is business". Que la production scientifique soit devenue un business comme les autres, Russell le remarquait déjà dans The Scientific Outlook, publié en 1931 (traduit en 1947 par Jankélévitch en L’esprit scientifique et la science dans le monde moderne). Les conséquences épistémologiques de cet état de fait ont été très fameusement théorisées Paul Feyerabend dans une longue série de publications commençant par son Against method publié en 1975 (traduit en Contre la méthode en 1979).
Une autre question intéressante : pourquoi est-il si difficile de changer de modèle économique ? Pourquoi, par exemple, ne peut-on pas publier gratuitement les produits de la recherche scientifique, sans passer par un organe d’édition scientifique ?
Eh bien, la raison principale, c’est que l’on a besoin d’évaluation. L’évaluation des articles scientifiques est un travail nécessaire, et tout travail mérite salaire. Ce que l’on rémunère quand on paye l’édition scientifique, c’est donc l’évaluation.
Mais qui évalue les scientifiques ?
Les scientifiques eux-mêmes. C’est ce qu’on appelle pudiquement : "le service à la profession". Donc, il suffirait de structurer la profession pour inclure dans les tâches des scientifiques le travail d’évaluation. Cela signifiait que le salaire des scientifiques corresponde à la fois à la production et à l’évaluation des articles. Par suite, chaque université serait elle-même un organe de publication. C’est un modèle alternatif, qui a pris de l’ampleur depuis une dizaine d’années sous l’étiquette de "science ouverte". (On parle d’open science ou d’articles publiés en open access.)
Les plateformes d’édition scientifique continuent de défendre leur modèle économique en donnant des arguments que chacun.e pourra examiner par soi-même : elles apportent de la neutralité, elles font un travail nécessaire de centralisation des informations, elles contribuent à la mise en réseau des scientifiques, etc.
La raison principale pour laquelle les scientifiques continuent à publier dans des revues ayant ce modèle économique, c’est qu’il faut impérativement publier. C’est ce qui vous permet d’obtenir du "job" et des financements. La raison principale pour laquelle les scientifiques continuent à lire les revues ayant ce modèle économique, c’est qu’il faut se tenir au courant de tout ce qui sort, sous peine de devenir un "has-been" : le pire qui puisse arriver dans un monde où c’est la nouveauté qui vaut.

Aaron Swartz s’en est pris à l’édition scientifique dans un hack resté célèbre. Son discours était basé sur les seuls principes.

  • La connaissance scientifique, comme toute connaissance, est un bien immatériel et commun.
  • Elle doit donc être libre et gratuite.
  • Si les publications scientifiques sont une forme de connaissance, alors elles doivent être libres et gratuites.

JSTOR est une bibliothèque numérique payante bien connue. Aaron Swartz avait alors accès à cette bibliothèque, car il travaillait pour le MIT, qui payait un abonnement à la bibliothèque numérique. Il a écrit un petit programme qui téléchargea plusieurs millions d’articles scientifiques pour les déposer sur un site internet accessible à toutes et à tous. Il a donc dupliqué la biblitohèque numérique payante en une bibliothèque numérique gratuite. La duplication de JSTOR est à l’origine du site Sci-Hub. [1] Ce site est un outil de base pour les jeunes chercheuses et chercheurs français et étrangers.
Selon un sophisme (traduit en français ici) bien connu, l’État fédéral américain a considéré que la copie de JSTOR était du vol. Aaron Swartz fut ainsi attaqué en justice, risquant plus de 90 ans de prison. Bien que JSTOR ait ensuite retiré sa plainte, le parquet américain a continué la procédure. Le MIT a refusé de soutenir son employé. Aaron Swartz s’est suicidé avant la première audience de son procès. C’est ainsi qu’il est devenu un martyr.

L’histoire d’Aaron Swartz est l’une des nombreuses histoires d’acharnement judiciaire contre la "piraterie numérique". Pour celles et ceux que ça intéresse, le cas de The Pirate Bay [2] est aussi très instructif.

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