La philosophie dans le numérique 2 (journée PAF) - Philosophie - Espace pédagogique académique

La philosophie dans le numérique 2 (journée PAF)

, par Louis Rouillé - Format PDF Enregistrer au format PDF

  Sommaire  

 Argumentaire :

"Les normes" : c’était le sujet de dissertation hors programme à l’agrégation externe en 2015. On aurait tous préféré "L’énorme", blaguions-nous après les 7 heures d’épreuve. Mais l’inspection générale n’est pas là pour blaguer !

Les outils numériques apportent avec eux de nouvelles normes, dont on ne sait pas toujours quoi penser (c’est-à-dire dont certain.es savent très bien quoi penser !). Par exemple, l’introduction en Normandie d’un nouvel ENT basé sur le concept de "réseau social éducatif" à la rentrée 2021 n’a pas manqué de faire réagir : les réseaux sociaux présupposent des normes particulières de communication et d’échange. Sur un "réseau social éducatif" : finies les anciennes modalités d’échange avec les élèves, les collègues, l’administration et les parents d’élèves. Le 15 septembre 2021, lors de la 1ere formation "philosophie dans le numérique", un vif débat s’est ainsi ouvert à propos des "devises" sur le nouvel ENT.

Le monde numérique est un monde fortement normé, car les machines sont des créatures incroyablement procédurières. Par exemple, elles refusent catégoriquement d’ouvrir des fichiers qui ne respectent pas certaines normes. Nous avons tous déjà vécu le désarroi face à un fichier sans extension, avec une extension erronée ou avec une extension inconnue au bataillon (les extensions sont ces petits sigles .pdf, .odt, .jpg, .txt, etc. qui permettent à la machine de savoir comment ouvrir le fichier). D’un autre côté, la communauté des informaticiens travaille à normaliser les types de fichiers. Ces normes permettent ce qui est fantastique en informatique : l’interopérabilité. Ce mot compliqué signifie que tout ce que je produis avec ma machine, vous pouvez l’utiliser sur votre machine. Et ainsi, la photo que vous prenez avec votre téléphone, je pourrai la voir sur mon écran quand vous me l’enverrez : rien de tel avec une photo argentique. Pour les plus anciens d’entre nous, on se souviendra peut être que l’interopérabilité n’était pas gagnée au début ! À l’époque des premiers ordinateurs, il était plus simple et plus sûr de vous faire venir voir mon écran que de vous envoyer quoi que ce soit. En effet, à tous les coups, il y avait des problèmes de compatibilité entre nos deux machines, si elles n’avaient pas la même marque, la même année de construction, etc.

En pratique, la norme la meilleure est souvent celle qui est la plus utilisée, en principe, ça n’est pas le cas. Pour les bidouilleuses et bricoleurs ("hackers") qui ont inventé l’informatique, la norme la meilleure devait être celle qui permet la bidouille, c’est-à-dire la modification, c’est-à-dire la réparabilité des machines. À l’heure de l’industrialisation de informatique, un nouveau raisonnement apparut : mieux vaut vendre des choses irréparables, car on vend plus. Il suffira de convaincre les consommateurices que la réparabilité est synonyme de dysfonctionnalité. Le sophisme est simple : si c’est réparable, c’est que ça peut tomber en panne ; donc, si c’est irréparable, c’est que ça ne peut pas tomber en panne. Préférez-vous réellement acheter quelque chose qui peut tomber en panne ?

Une lutte entre deux normes s’est ainsi engagée depuis les années 1980 : d’un côté la réparabilité, de l’autre l’efficacité. La réparabilité, c’est la vision du logiciel libre : c’est un ensemble de normes (légales) strictes sur l’utilisation, la distribution, la modification et le partage des logiciels. L’efficacité, c’est la vision des logiciels non-libres (privateur, et ensuite "open-source") : il faut que ça marche du point de vue de l’utilisation et de l’innovation, quitte à rendre les produits non-modifiables ou non-partageables si besoin. Cette lutte entre deux visions de l’informatique, c’est un débat philosophique qui fait écho à des débats philosophiques moraux bien connus autour la notion d’efficacité. L’après-midi de notre journée sera consacrée à l’exploration de ces débats philosophiques.

Qu’en est-il de la pratique ? En tant que profs de philo, nous édictons les normes scolaires (et disciplinaires) qui n’ont à peu près rien à voir avec les normes informatiques. Les normes scolaires et numériques se rencontrent cependant sur un objet particulier : la copie numérique. Entendons-nous : il ne s’agit pas ici du contenu (qui est largement indépendant du format numérique) mais de la seule forme. Les profs de philo savent bien faire la différence entre des copies sales et des copies propres, et on a peu de scrupules à refuser de corriger une copie écrite au crayon, sur une feuille déchirée. Qu’en est-il des copies numériques ? Doit-on refuser de corriger une capture d’écran de smartphone envoyée par mail ? La question de la norme numérico-scolaire est la suivante : Qu’est-ce qu’une copie numérique propre ? Qu’est-ce qu’une copie numérique sale ? Voici les travaux pratiques prévus pour la matinée de cette journée : transformer un ensemble de copies numériques intuitivement sales en copies numériques intuitivement propres. Chacun.e proposera ainsi ses propres solutions logicielles pour nettoyer les copies numériques. Après avoir échangé sur l’efficacité de ces solutions, nous pourrons entamer la discussion sur les normes numérico-scolaires raisonnables que l’on peut imposer à nos élèves.

 Déroulé :

Lieu : Rectorat 2 (Mont-saint-Aignan) — salle G21.

  • 9h30-12h : Atelier transformation de pdf et copies numériques
  • 14h-15h : Véronique Bonnet, "L’éthique de l’espace numérique dans son rapport à la philosophie des Lumières et aux propositions de l’informatique libre."
    • Résumé : L’espace numérique qui s’édifie est-il émancipateur ou porteur de faux semblants insidieux ? S’il est trouble, troublant et troublé, comment réduire sa part d’obscurité ? Les propositions de l’informatique libre, inspirées de la philosophie des Lumières, font-elles de l’autonomie et du respect un horizon possible ? Quel bilan, alors, de l’économie de l’information, des GAFAM à la RGPD ?
    • 15h-15h30 : Questions-réponses.
L'éthique de l'espace numérique -  PDF - 159.4 ko
L’éthique de l’espace numérique
  • 15h30-16h30 : Louis Rouillé, "Pourquoi sommes-nous libre de tout changer ?"
    • Résumé : Que faisons-nous vivre à ce qui nous fait vivre ? En général, d’abord, c’est une question relative à notre rapport aux choses que nous fabriquons. Je défendrai l’idée que la réparabilité est une notion éthique, et non technique. En particulier, lorsqu’il s’agit des objets informatiques, un débat entre les avocats de l’efficacité et ceux de la liberté est apparu. Ce débat est philosophique et non technique.
    • 16h30-17h : Questions-réponses.
Pourquoi sommes-nous libres de tout changer ?
Pourquoi sommes-nous libres de tout changer ? -  PDF - 9.6 Mo
Pourquoi sommes-nous libres de tout changer ?

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